34

 

 

 

Achmed Était dÉjÀ accroupi et examinait la Grand-Mère, quand Rhapsody rouvrit les yeux.

L’enfant dormait et la sueur cristalline qui perlait sur son front évoquait des gouttes de rosée, comme si une très forte fièvre l’avait prise. Sa respiration était régulière, elle ne s’agitait plus.

Après s’être assuré que la fillette n’était pas en danger, Rhapsody courut vers Grunthor qui gisait sur le sol, les bras en croix. Elle l’aida à s’asseoir et le soumit à un examen rapide pendant qu’il se tenait la tête.

« Quelque chose approche », marmonna-t-il.

Il avait des yeux vitreux et une respiration superficielle.

« Quoi, Grunthor ? Qu’est-ce qui approche ? »

Le géant marmottait toujours, de plus en plus fébrile. « Ça vient vers nous, ça s’est arrêté mais c’est reparti. Quelque chose approche. »

Rhapsody sentait son cœur s’emballer, battre de façon irrégulière, ce qui l’effrayait.

« Détendez-vous », lui murmura-t-elle.

Puis elle prononça son vrai nom, un étrange chapelet de grondements sifflants et de coups de glotte, avant de chantonner les divers qualificatifs qu’elle lui avait attribués lors de leur traversée des feux du Cœur de la Terre : Enfant du sable et du ciel, fils des cavernes et des terres de ténèbres. Bengard, Firbolg. Sergent-major. Mon formateur, mon protecteur. Maître des Armes mortelles. Autorité-Suprème-Qui-Ne-Souffre-Aucune-Désobéissance.

Les yeux du géant redevinrent limpides et se rivèrent sur elle.

« Ça va aller, ma belle, fit-il, toujours sonné, en repoussant maladroitement sa main. Je serai sur pied dans une minute. Occupez-vous plutôt de la Grand-Mère.

— Elle va bien », annonça Achmed, du côté opposé du catafalque. Il se leva pour aider la femme âgée à se mettre debout. « Que s’est-il passé ? »

La Grand-Mère paraissait capable de se passer de son soutien, même si elle gardait une main levée à sa gorge. « La mort verte, murmurèrent ses trois voix. La mort impure.

— Que voulez-vous dire, Grand-Mère ? s’enquit doucement Rhapsody.

— Je l’ignore. Cela revient constamment dans ses rêves et j’ai pu soudain le traduire en mots. Je ne peux faire taire ce qui s’exprime ainsi. » Achmed prit les mains tremblantes de la vieille femme dans les siennes. « C’est comme si votre chant avait libéré une chose captive de son esprit, afin qu’elle me transmette ces propos. » Les étranges yeux de la vieille femme avaient mille reflets, dans la pénombre. « Je vous en remercie, Fille du Ciel. Grâce à vous, je sais désormais ce qui la tourmente, même si le sens de tout ceci m’échappe. La mort verte, la mort impure.

— Elle rêve aussi d’un machin qui approche », intervint Grunthor. Il prit le mouchoir que lui tendait Rhapsody pour essuyer la sueur de ses sourcils.

« Une vague idée de ce dont il s’agit ? » lui demanda Achmed.

Le géant secoua la tête.

« Désolée, déclara Rhapsody. Je crains d’être responsable de vos visions. Vous avez dit que vous me soulageriez de mes pires cauchemars, Grunthor. Il est possible que je vous aie involontairement condamné à assumer ceux de cette enfant.

— Si c’est le cas, c’est parce que vous étiez disposé à accepter un tel fardeau », intervint la Grand-Mère. Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de la fillette, en effleurant la pellicule de moiteur qui le lustrait. « Elle connaît de nouveau un sommeil paisible, pour l’instant. »

Sur une dernière caresse, la vieille femme se releva.

« Venez. »

Rhapsody se baissa pour appliquer à son tour ses lèvres sur le front de l’Enfant Endormie. « Ta mère, la Terre, a tant de belles parures, lui murmura-t-elle à l’oreille. Je composerai un chant qui te permettra de les admirer, toi aussi. »

Les lettres inscrites sur l’arche surplombant la salle miroitèrent sous l’éclat des torches. Le temps avait entrepris de les effacer en les comblant avec de la suie et en les soumettant à l’érosion des siècles.

« Que signifie cette inscription ? » demanda Rhapsody.

La Grand-Mère glissa ses mains dans les manches de sa robe. « "Il convient de laisser reposer celui qui dort dans la Terre, car son réveil est l’augure d’une nuit éternelle." »

Rhapsody se tourna vers Achmed. « À quoi cela peut bien se référer, selon vous ? »

La colère assombrit ses yeux vairons dans la semi-pénombre ambiante.

« Je pense que vous en avez été témoin, en une occasion.

— C’est exact. Vous avez raison, mais en partie seulement.

— Expliquez-vous.

— Nous trouvons l’équivalent de l’Enfant Endormie dans bon nombre de mythes. Il y a dans le folklore de Serendair l’étoile qui sommeille sous les vagues, au large de ses côtes. Nous savons que la prédiction concernant les conséquences de son réveil est exacte. Il y a eu le… » Le regard d’Achmed était si perçant qu’elle en tressaillit. « Celui que nous avons vu en venant vers ce lieu, celui que les dragons appellent aussi l’Enfant Endormi. La situation serait encore plus catastrophique s’il devait s’éveiller.

« Et voici cette fillette, celle qui repose dans cette caverne. Il me semble que les prophéties des Dhraciens, si cette inscription leur est attribuable… » Elle désigna l’arche qui surplombait le catafalque. « Elles nous mettent en garde contre les mêmes possibilités cataclysmiques en cas de réveil intempestif. »

Rhapsody parcourut du regard la salle désormais plongée dans les ténèbres.

« La libérer de ses cauchemars peut lui assurer un long sommeil paisible », avança Achmed.

La Grand-Mère se détourna et s’enfonça dans les ombres du couloir menant dans la vaste caverne cylindrique.

« Venez », leur lança-t-elle.

Et ce mot résonna à l’intérieur du tunnel.

 

 

L’énorme pendule qui allait et venait dans l’immense caverne croisait à chaque passage le cercle de la dalle de pierre centrale. Rhapsody voyait miroiter dans les ténèbres la masse fixée à l’extrémité d’un fil aussi fin que celui d’une araignée.

« Avec quoi est-il lesté ? » s’enquit-elle d’une voix pesante, comme confrontée à un vent contraire.

« Un diamant de Lorthlagh, les terres situées Au-delà du Monde, le lieu d’apparition de notre espèce », répondit la Grand-Mère. Son lourd manteau était agité par le courant d’air saturé d’humidité qui parcourait la caverne. « C’est une prison dans laquelle est gardé captif un démon qui a participé à la bataille qui a valu à l’Enfant Endormie sa blessure. Convenablement utilisés, des diamants d’une eau très pure et de taille suffisante peuvent recevoir en eux un esprit… même s’ils sont moins efficaces que la Pierre Vivante. Et encore s’agit-il d’une catégorie de diamants particulière qu’on trouve uniquement là où des morceaux d’étoiles sont tombés sur Terre, en laissant derrière eux des cristaux éthérés. Ces derniers datent d’une époque antérieure à la formation de ce monde, avant l’apparition du feu. Ils sont plus anciens que tous les autres éléments, l’éther excepté. Leur puissance est plus grande que celle d’un F’dor. »

Comme agacé par ces propos, le poids du pendule renvoya un reflet agressif. Le trait de clarté rougeâtre parcourut les parois de la caverne, avant de disparaître.

« Le Diamant de Pureté dont vous a parlé Oelendra doit être une telle gemme, déclara Achmed. Elle semble assez grosse pour recevoir en elle le plus puissant des esprits démoniaques.

— Que le F’dor ait souhaité la détruire ne m’étonne plus, commenta Grunthor.

— Pourquoi a-t-on suspendu un objet aussi précieux et potentiellement dangereux au-dessus d’un puits sans fond ? » Rhapsody baissa les yeux vers l’abîme qui cernait le plateau central circulaire. « Ce diamant serait perdu à jamais, si le fil venait à se rompre. »

L’aura de la Grand-Mère s’intensifia au point de leur donner des démangeaisons.

« Ce dont vous êtes témoins n’est autre que la puissance des vents. C’est pour cela que la formation au rituel de Servitude se déroule en ce lieu ; les quatre vents de la Surface sont attachés ici, à ce pilier de roche. Ils ne peuvent rompre ce lien et ils assurent la régularité des balancements du pendule, au rythme des rotations de la Terre. Le diamant est ici plus en sécurité que partout ailleurs dans ces montagnes. » Elle se tourna vers Achmed. « Pendant votre formation, les vents seront vos maîtres. » Elle désigna du doigt le pont croulant qui enjambait le gouffre obscur.

« Suivez-moi vers le cercle du Cantique et je vous montrerai l’écrit qui vous concerne. C’est votre destinée. Plutôt que la refuser, vous feriez mieux de vous jeter dans le vide. » La Matriarche ne fît aucun cas du regard qu’échangèrent les Trois quand elle s’engagea sur la passerelle en se colletant aux bourrasques.

« Pourquoi appelle-t-on cela le cercle du Cantique ? »

Rhapsody contournait les motifs reproduits sur le sol, en veillant à ne pas se placer sur la trajectoire du pendule. Elle avait reconnu les symboles des quatre vents, mais aucune autre inscription alors qu’il s’agissait en principe d’une très vieille horloge.

La Grand-Mère leva les yeux vers le silence de la caverne infinie, comme pour se perdre dans la contemplation du Passé. Elle laissa la question de la Chanteuse en suspens dans l’air saturé de poussière pendant que ses yeux noirs scrutaient les anciens passages qui n’étaient plus que des cavités dans la coquille vide de ce qui avait autrefois été le cœur d’une grande civilisation.

« Les Lirins sont les descendants des Kiths et des Serens, les enfants du vent et des étoiles, répondit-elle enfin. Les Dhraciens n’ont été engendrés que par le vent, et les Zhereditcks sont les descendants directs des Kiths, dont ils ne diffèrent que parce qu’ils ont été désignés – en raison de leur sérieux et de leur endurance –, pour abandonner le Monde d’En-Haut et vivre dans la Terre, afin de veiller sur le caveau du F’dor jusqu’à la fin des temps. C’est seulement quand cette prison aura été brisée que nous remonterons à la Surface pour nous joindre à la Grande Chasse, afin de localiser et détruire les démons qui se sont échappés. Mais nos racines plongent dans le vent, pas dans la Terre. »

La vieille femme détacha finalement le regard de la voûte vertigineuse qui la surplombait et concentra son attention sur le vieux pont de pierre qui reliait le lieu où ils se trouvaient au reste de la Colonie.

« Notre peuple est encore plus sensible aux vibrations musicales du vent que le vôtre, Fille du Ciel. Renoncer aux grands espaces pour pénétrer dans les entrailles de la Terre est le plus important de tous nos sacrifices. Certaines personnes, nées plus tard comme moi, n’ont jamais vécu à l’air libre, elles n’ont jamais senti les caresses du vent en étant libérées des liens de la Terre. Cette séparation nous a beaucoup coûté. Elle nous a privés du Présent, la capacité de savoir ce qui se passe dans le monde, dans la vie qui nous entoure et nous surplombe. Nous vivons coupés de la lumière et de la connaissance, à une exception près.

» Tout comme une fille de notre Colonie reçoit dès sa naissance une formation qui fera d’elle une Matriarche, une autre est élevée pour devenir Zéphyr, notre Prophétesse. Les élues sont sélectionnées en fonction de la sensibilité de leur peau, leur habileté à apprécier le vent et absorber ses vibrations, lire la sagesse qu’il véhicule. Car si le vent est un dépositaire passager de la connaissance, il va partout et lui prêter une oreille attentive permet d’apprendre bien des choses. Avez-vous entendu parler le vent, Fille du Ciel ? L’avez-vous écouté chanter ?

— Oui, au même titre que la Terre et la mer. J’ai également écouté le chant du feu, Grand-Mère, et bien que vous ayez déclaré que les étoiles gardent leurs secrets je puis vous affirmer qu’elles chantent, elles aussi. Elles transmettent leur sagesse à ceux qui suivent leurs déplacements dans la voûte céleste. C’est ce que croyait le peuple de ma mère, la raison pour laquelle les Liringlas font leurs dévotions tant au lever du soleil qu’à celui des étoiles.

— Quelle que soit la source de leur savoir, toutes ces vibrations sont portées par le vent, reprit la Grand-Mère. Le Zéphyr peut les entendre, même dans les profondeurs du sol, ici à l’intérieur du cercle du Cantique. Loin dans les hauteurs se dresse une structure évidée qui ressemble au pic d’une montagne, et à travers laquelle le vent descend jusqu’ici. Il danse autour de ce plateau central, créant un courant d’air qui aspire les vibrations de la surface. Le vent chante le saint Cantique des Frères. Le Zéphyr retransmettait ces informations au reste de la Colonie et c’est ainsi que les Zhereditcks sont restés en contact avec le Monde d’En-Haut après s’en être séparés.

» En s’appuyant sur ces signatures vibratoires, le Zéphyr sait non seulement ce qui se passe tout là-haut, mais aussi, à l’occasion, ce qui va se produire. De telles prophéties sont très rares. Je n’en connais qu’une seule, et elle vous concerne. »

Les Trois s’intéressèrent aux mots inscrits autour du motif gravé dans le sol de pierre. Achmed se pencha pour effleurer les lettres, perdu dans ses pensées.

« Le vent qui a transmis cette prophétie était chaud et puissant, ajouta la Grand-Mère. Venu de l’autre hémisphère, il était annonciateur de mort et porteur d’espoir. Il y a de cela bien des siècles, avant la venue des Bâtisseurs. »

Achmed retint le regard de Rhapsody et y vit un reflet de la pensée qui naissait dans son esprit. Il tressaillit en se remémorant le dernier serviteur de son Maître, le Shing qui l’avait suivi de Serendair. L’unique survivant des Mille Yeux de Tsoltan s’était exprimé d’une voix douce avant de disparaître.

Où sont passés les autres yeux ? avait demandé Rhapsody. Les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf restant ? Partis, avait répondu le Shing agonisant. Ils se sont depuis longtemps dissipés dans le vent qui souffle dans la chaleur de l’Enfant Endormie. Moi seul ai survécu, car j’ai traversé le vaste océan à sa recherche.

Dans la chaleur de l’Enfant Endormie. Le vent avait annoncé la destruction de leur Île.

Le vent avait annoncé leur venue. « Quelle était la prophétie ? voulut savoir Grunthor.

— Pouvez-vous la lire ? » La Grand-Mère s’était adressée à Achmed. « Un fragment ? » Il secoua la tête. « En ce cas, nous devrons vous enseigner ce langage tout autant que le rituel de Servitude. »

Elle se pencha pour effleurer les lettres avec les doigts.

 

Dans le Cercle des Quatre se dresse le Cercle des Trois

Tous Enfants du Vent, et aucun à la fois,

Chasseur, soutien et guérisseuse,

Réunis par la peur, réunis par l’amour,

Pour trouver ce qui se dissimule au Vent.

 

Écoute, ô gardien, contemple ton destin :

Celui qui chasse veille à son tour,

Celui qui soutient finit par renoncer,

Celle qui guérit tue aussi,

Pour trouver ce qui se dissimule au Vent.

 

Écoute, ô Dernière, le vent,

Le vent du passé qui lui fait signe de rentrer,

Le vent de la terre qui la guide vers la sécurité,

Le vent des étoiles qui chante le chant de la mère que connaît le mieux son âme,

Pour dissimuler l’Enfant au Vent.

 

Les lèvres de l’Enfant Endormie exprimeront la suprême sagesse.

Prenez garde à la Somnambule,

Car le sang sera le moyen

D’accéder à ce qui se dissimule au Vent.

 

« Le sang sera le moyen, répéta Rhapsody. Je n’aime guère les sous-entendus. Est-ce annonciateur d’une guerre ?

— Pas nécessairement, estima Achmed. Même si je considère le conflit inéluctable.

— Merveilleux.

— Qu’espériez-vous donc ? Vous connaissez l’histoire. L’unique chose que désire le F’dor est un affrontement, des destructions, le chaos. Qu’y a-t-il de plus efficace qu’une guerre pour y parvenir ?

— Pourriez-vous suivre la trace du F’dor si nous disposions d’un peu de ses fluides vitaux, Achmed ? Comme dans l’ancien monde ? Le sang du F’dor est très ancien, vous devriez pouvoir synchroniser votre rythme cardiaque sur le sien. »

Le regard du roi bolg se durcit.

« Si je disposais d’un tel échantillon, je n’aurais pas besoin de le pister. Nous saurions nécessairement qui l’a fourni…

— Le sang du Rakshas ne conviendrait-il pas ? N’a-t-il pas été façonné à partir du sang du démon ?

— Mêlé au sang d’un loup et de tous ses enfants, non ? intervint Grunthor avant qu’Achmed n’en fasse la remarque. Sa pureté doit être absolue, pour qu’il soit possible de remonter jusqu’à sa source. »

Achmed leva une fois de plus les yeux vers les hauteurs de la caverne déserte qui avait constitué le cœur de la Colonie, d’une grande civilisation.

« Écoutez-moi bien, Rhapsody. Le temps de découvrir qui est possédé par ce démon, la terre sera imprégnée de bien plus de sang que vous ne pouvez imaginer. Et si nous n’identifions pas l’hôte au plus vite, c’est d’un océan qu’il s’agira. »

 

Prudence faisait des rêves agités. Après avoir été ballottée pendant de nombreuses heures dans la plaine de Krevensfield, elle somnolait depuis que la route était redevenue moins cahoteuse, la tête calée contre le dossier rembourré de la banquette. Le soutien qu’il lui offrait fut probablement l’unique chose qui lui évita de se rompre le cou quand la voiture percuta un obstacle et oscilla follement. Elle retrouvait sa stabilité quand tout recommença : un bruit sourd, une embardée et un arrêt progressif.

Prudence se redressa, désormais terrifiée, le cœur battant la chamade. C’était la nouvelle lune et la nuit était si noire que rien ne filtrait à travers les lourds rideaux. Elle tendit l’oreille, certaine que le cocher allait repousser la trappe, mais il n’y avait plus que le silence.

Après ce qui lui parut durer une éternité, la portière s’ouvrit.

« Ça va là-dedans, m’dame ?

— Oui ! répondit-elle d’une voix bien plus forte qu’elle ne l’eût souhaité. Que s’est-il passé ?

— Nous venons de percuter quelque chose. Laissez-moi vous aider… »

Prudence se leva en vacillant et prit la main du garde. Elle descendit de la voiture et se retrouva dans les ténèbres, une nuit noire comme la poix et un air estival humide et pesant. Elle serrait la main de l’homme avec force, dans l’espoir d’empêcher la sienne de trembler.

« De quoi s’agit-il ?

— Je vais jeter un œil. »

L’homme s’apprêta à la lâcher et elle le retint.

« Non », fit-elle d’une voix étranglée.

Elle ne pouvait même pas le voir, tant la nuit était noire, alors qu’il se dressait juste à côté d’elle. Elle redoutait de s’égarer dans l’immensité invisible qui la cernait, si elle rompait ce contact avec lui.

« Non, je vous en supplie.

— C’est vous qui décidez, m’dame, mais je vous assure que je devrais aller voir de quoi il retourne. »

Prudence tenta d’inhaler à pleins poumons et échoua.

« Entendu, fit-elle enfin. Mais je vous accompagne. »

L’homme exerça une légère pression sur son poignet pour la rassurer, puis il la fit pivoter vers l’arrière de la voiture. Ils se déplaçaient lentement sur la route caillouteuse, et Prudence s’appuyait à la caisse du véhicule avec sa main libre pour ne pas courir le risque de perdre l’équilibre. Elle s’arrêta un court instant avant de contourner une roue. À ses pieds, une flaque avait changé la terre en boue. Elle traversa le secteur fangeux et se retrouva derrière la voiture. Son esprit rendu brumeux par le sommeil tentait de déterminer si la pluie s’était mise à tomber avant ou après son assoupissement. Puis, quand sa vision recouvra de sa netteté, elle hoqueta de frayeur.

Car elle voyait un amas de vêtements déchiquetés au milieu de la route, derrière eux. Un peu plus loin, toujours sur la chaussée, elle discernait une seconde silhouette disloquée.

En retenant un hurlement, Prudence comprima plus encore la main du garde. Elle baissa les yeux sur ses chaussures, désormais crottées. Elle ne put s’empêcher de crier lorsqu’elle prit conscience qu’elles n’étaient pas maculées de fange mais de sang, du sang qui formait un ruisselet reliant la roue au plus proche des cadavres. Prudence s’avança en titubant avant de reculer et de heurter le garde, incapable de détacher les yeux de cette macabre vision.

« Doux Seigneurs ! murmura-t-elle. Qui est-ce ? D’où est-il sorti ? »

L’homme se trouvant derrière elle lâcha sa main pour exercer une pression réconfortante sur le haut de son bras.

« Je crois que c’est notre cocher, et qu’il est tombé de sa banquette. »

Des mots privés de sens qui résonnaient dans les oreilles de Prudence. Elle prenait avec détachement conscience d’une froideur qui se répandait en elle au fur et à mesure que le sang refluait de l’extrémité de ses membres, pompé par un cœur désormais emballé. Elle regarda le second cadavre, plus loin sur la route. Elle discerna le symbole argenté des troupes d’élite de Tristan sous le tissu chiffonné de sa cape.

Il s’agissait du garde chargé d’assurer sa protection.

Le temps ralentit son cours et sa respiration l’imita. Calme et détermination combattirent et vainquirent la peur abjecte qui tentait de la posséder ; elle s’immobilisa entre les mains de l’homme qu’elle avait pris pour ce militaire et qui finit par glousser puis rapprocher ses lèvres de son oreille.

« Si ça peut vous réconforter, sachez qu’ils sont morts avant d’avoir touché le sol, et bien avant de passer sous les roues. Ils n’ont pas souffert. »

Saisie de panique, Prudence tenta de se dégager. Mais l’inconnu n’eut qu’à raffermir sa prise pour la retenir, puis la faire pivoter lentement vers lui. Elle plongea le regard dans les ténèbres d’un capuchon gris ou noir se fondant dans le décor de la nuit.

L’homme ne disait mot. Prudence crut discerner l’éclat de deux yeux bleus baissés vers elle avec ce qu’elle prit pour de la commisération, avant de comprendre qu’il s’agissait du reflet de ses propres larmes.

« Pitié, murmura-t-elle. Pitié. »

Il libéra son épaule droite avant de faire glisser ses doigts dans sa chevelure.

« Ne pleure pas, Poil de carotte, dit-il d’une voix vaguement mélancolique. Laisser des larmes gâcher la beauté d’un si joli minois serait impardonnable. »

Prudence sentait les ténèbres envahir les frontières de sa conscience et se refermer sur elle. Poil de carotte ! Ce nom entrait en résonance avec ses souvenirs, car il était issu d’un lointain passé.

« Pitié, murmura-t-elle encore. Je vous donnerai tout ce que vous voulez…

— Oui, oui, cela ne fait aucun doute », fît-il sur un ton apaisant. Il caressa ses cheveux une dernière fois puis dirigea sa main vers sa joue. « Bien plus que tu ne l’imagines, Poil de carotte. Tu seras à l’origine de toute chose. Tu me livreras Tristan, qui mettra à ma disposition tout ce que je désire, d’une manière ou d’une autre. »

Elle sentait son ventre se nouer.

« Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. Je… Je ne suis qu’une humble servante. Je ne suis rien, pour lui. Laissez-moi partir. Par pitié. Par pitié. »

Il avait de nouveau glissé sa main dans ses cheveux, pour démêler des boucles. Cet homme était trop fort pour qu’elle pût envisager de lui résister. Pendant un moment, son agresseur demeura muet. Lorsqu’il s’exprima finalement, sa voix était lourde de tristesse.

« Il te reste si peu de temps à vivre que tu ne devrais pas souiller ces précieux instants en niant l’existence d’une chose aussi réelle que ses sentiments pour toi, Prudence. Il t’aime depuis toujours, depuis l’enfance. Même s’il est trop égoïste et imbu de lui-même pour compromettre ses chances d’accéder au trône en t’épousant.

— Qui êtes-vous ? »

La gentillesse s’évapora, remplacée par de l’inflexibilité.

« Que tu m’aies oublié me peine, Poil de carotte. Je n’aurais pu pour ma part t’effacer de ma mémoire. Et si j’ai beaucoup changé, j’ose dire que c’est réciproque. »

Puis elle recouvra le souvenir de leurs surnoms d’enfance et tout devint limpide.

« C’est impossible, balbutia-t-elle. Tu es mort. Tu… Tu es mort. Depuis des années. Tristan t’a tant pleuré ! C’est impossible. »

L’homme eut un rire proche d’un aboiement, puis il la lâcha pour repousser son capuchon. Il rit encore lorsqu’elle laissa échapper un petit cri étranglé.

« Enfin, tu n’as pas véritablement tort ! concéda-t-il avec ironie. Il est exact que je ne suis plus tout à fait vivant… »

Il avait des cheveux aux reflets cuivrés et ressemblait fort à l’homme qu’il avait été tant d’années plus tôt, un jeune homme rieur et chahuteur avec Tristan et son cousin, Stephen Navarne. Le meilleur ami de ce dernier. Le fils de l’Invocateur… Comment s’appelait-il, déjà ? Il la surnommait déjà Poil de carotte. Il aimait caresser sa chevelure bouclée et admirait leurs reflets cuivrés identiques. Sans faire cas de leur différence de statut, contrairement à Tristan. Un garçon agréable, disait-elle à ce dernier. Mais si triste, toujours prompt à s’abandonner à la mélancolie quand nul ne l’observe. Finalement, après ce qui lui parut durer une éternité, elle retrouva son nom.

« Gwydion. Gwydion, je t’en supplie, reviens avec moi à Bethany. Tristan te donnera…

— Ne gaspille pas ta salive, Prudence. J’ai pour toi d’autres projets. »

Ses yeux brillaient dans l’obscurité, miroitant d’excitation dans un visage par ailleurs impassible. Prudence avait vaguement conscience des larmes qui coulaient sur ses joues, mais elle essayait de s’exprimer posément et de contrer sa panique.

« C’est entendu. D’accord. Mais pas ainsi, Gwydion. Laisse-moi le temps de me ressaisir, et je te promets que tu n’auras pas à le regretter. Je suis devenue une experte pour apporter du plaisir à un homme. Mais je t’en prie, pas ici. Je te jure…

— Ne sois pas sotte, fit-il avec un amusement évident. Je ne conteste pas tes charmes, mais je n’ai jamais eu de telles intentions. Je ne suis plus moi-même, Prudence. Je ne prends une femme de cette manière que si cela sert un but bien précis. Ce n’est pas ce qui a été prévu et je n’ai aucun libre arbitre, je me contente d’exécuter les ordres que je reçois. »

Prudence échouait à imposer ses volontés à son corps et un étrange engourdissement la gagnait.

« Que vas-tu me faire ? »

L’homme encapuchonné rit encore, avant de l’attirer contre lui dans une chaude étreinte et de rapprocher une fois de plus ses lèvres de son oreille.

« Mais… je vais te dévorer, voyons ! Être croquée n’est-il pas l’inéluctable destin de toutes les carottes ? Après quoi je me rendrai en Ylorc avec tes restes, pour les éparpiller dans le Grand Tribunal. Sache que si tu t’abstiens de compliquer la situation, je suis disposé au nom de notre vieille amitié à prendre les dispositions nécessaires pour que tu aies cessé de vivre quand je passerai à table ! »

Prophecy, Deuxième Partie
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